19 avril 2019 – Pour changer : ‘Le conte de Bubul’

Un petit conte imaginé par Jean-José Hodara[1], ressortissant français qui a longtemps vécu dans sa jeunesse à Meknès, transmis à Jacques Franchimont en juin 2006. Il est évocateur de la vie passée à Meknès et ses environs.

 

Le conte de BUBUL

 

BUBULCUS BEN IBIS – BUBUL pour les intimes – pique-bœuf de son état, les savants de la Métropole disent ‘garde-bœufs’ ce qui ne change rien à l’affaire. Les ancêtres de notre ami Bubul sont arrivés dans le pays il y a très longtemps, venant d’Italie et accompagnant les légions romaines qui fondèrent la belle ville de Volubilis qui est juste la derrière le Djebel Zerhoun, en face de Moulay Idriss. La paresse engendrant l’intelligence, ils ont conclu un marché avec les bœufs et les vaches du coin, qui les transporteront gratuitement sur leur dos, en échange de quoi les descendants des Ben Ibis leur picoteront les puces, poux et taons qui les agacent derrière les oreilles notamment et là où ils ne peuvent pas les chasser d’un coup de queue.

LALLA FAKROUNA, autrement dit en arabe dialectal ‘Madame Tortue’, habite depuis des temps immémoriaux une clairière située sur la gauche, à un ou deux kilomètres de la maison forestière qui marque le début du raccourci muletier lequel mène à Moulay Idriss par le Col d’El-Merhasiyne, d’où l’on a une vue superbe à la fois sur la Ville Sainte au Nord, et sur Meknès plus loin au Sud. Les Foukroun sont des gens simples, tranquilles, sédentaires, qui ont choisi l’endroit pour la qualité de l’air et des pissenlits, l’ombre des oliviers et le calme d’un lieu vraiment peu fréquenté. Seule une Foukroun s’est expatriée en devenant à Rabat la demoiselle de compagnie de Lalla Yasmina, l’une des filles de Sa Majesté Juste et Bien-Aimée Mohammed V, Roi du Maroc, dans les années de mon enfance.

AICHA KANDICHA, sorcière épouvantable (archouma), méchante à souhait, trouve un malin plaisir à agacer le bon peuple. Vous ne pourrez pas la voir, car elle se cache pour commettre ses méfaits : elle est perverse et, si vous l’écoutez, il vous arrivera un malheur. Sa mère descend de la tribu des Djoun Maboul, échappés de l’asile de Berrechid, bled maudit dans l’arrière-pays de Casablanca ; son père est un ancien Aïssaoua chassé de Moulay Idriss parce qu’il n’avait pas l’oreille musicale et ne savait pas tourner rond comme les vrais derviches.

ARIOUL BEN ARIOUL, mille et unième du nom, est, comme son nom l’indique, berbère, vrai montagnard, sérieux et farceur en même temps, travailleur mais fainéant à l’heure de la sieste surtout. Il apprécie la compagnie mais a ses têtes. Il n’aime pas les coups de bâton, adore les chardons bien croquants du printemps et la salade fraîche à l’étalage des marchands quand ces derniers ont le dos tourné. Sa punition : être entravé ; son délice : se rouler dans la poussière quand par bonheur on le débarrasse de son chouari (en langage roumi on dit un bât). Son grand-père était militaire dans la Royal Brel Force (goumier du 8° RTM basé à Meknès dans les années 39/40). En chef de file, ce grand-père prit d’assaut les contreforts du Monte Cassino, que les Amerloques et les Britiches n’avaient pas réussir à conquérir malgré leurs tapées d’avions et leurs gros canons. Après quoi il traversa à la charge le Garigliano et entra triomphant dans Rome. Les alliés du moment n’ont jamais digéré cette honte affligée à leurs grandes gueules et ne citent que du bout des lèvres ces faits d’armes authentiques de l’histoire contemporaine : c’est pour cela que j’en parle. Le Pape Pie XII, lui aussi, a fait la gueule parce qu’Arioul, qui de plus n’était pas chrétien, avait séduit au passage, de gré ou de force selon les circonstances, un sérieux nombre de bourriques péninsulaires de Calabre et des Abruzzes.

HADJ DJILALI et HADJ AHMED sont des bons copains de mon père. Djilali est un berger riche et important à Azrou où les femmes fabriquent des tapis de haute laine, à décors géométriques improvisés qui ont des couleurs sourdes et ocrées du Moyen Atlas. C’est lui qui a engagé Arioul à son service et il vient de le donner, sur prière de Fatima, sa première épouse, à sa fille préférée Aziza, pour qu’il la protège d’Aïcha Kandicha, et cela en plus du tapis et des dix mouton de la dot, car elle va se marier bientôt avec Ahmed ben Ahmed, le fils de Hadj Ahmed. Aziza aurait préféré Bachir, son demi-cousin et ami, à l’époque où elle courrait, enfant aux pieds nus, sous les grands cèdres d’Aïn Leuh. La famille en a décidé autrement, parce que Ahmed savait lire et écrire le français et l’arabe littéraire, tandis que Bachir ne parlait que le Chleu et n’avait pas voulu quitter sa montagne aux cèdres pour rester bûcheron. Et puis aussi parce que Hadj Ahmed, dans le Zerhoun, c’était quelqu’un de respectable, avec deux maisons, l’une au milieu des orangers et des oliviers que son père Mohamed avait planté au Col d’El-Merhasiyne, et l’autre dans la médina à Meknès vers Bab Berrima, en face du foundouk de mon père. Mahalem (compagnon) en menuiserie, il avait monté l’atelier avec scie mécanique qui se trouvait près de la grande gare au bord de la ligne de Tanger-Fez (le chemin de fer électrique). D’une part, mon père achetait la laine des moutons de Djilali (que mon amie La Fouille appelait irrespectueusement Hadj Seccotine parce qu’il était bavard) et d’autre part louait le terrain de la menuiserie à Hadj Ahmed. C’est pour cela que nous étions invité à la noce et qu’il m’est facile de raconter l’histoire.

Donc je disais que nous étions invités à la noce champêtre d’Aziza et Ahmed. Mon père avait apporté en cadeau un gros dindon vivant et deux pains de sucre ; ma mère, tolérée à la table des hommes, avait fait les salamalecs d’usage à la mariée et aux femmes du harem ; et moi, j’étais prié de bien me tenir, c’est à dire de me taire, de na pas remuer, et de ne pas trop m’empiffrer aux passages des tagines, du méchoui et du couscous.

Venons-en au fait. Aïcha Kandicha avait trouvé avec la noce une magnifique occasion d’exercer sa méchanceté en troublant une si jolie fête. Elle avait pensé à tout : le mouton mal cuit, le couscous qui s’effondre, les belles-mères qui se disputent et les hommes qui n’arrivent pas à faire ‘Hamdoulillah !’ (rototo de grâce), le café bouilli et j’en passe. Mais voilà, elle avait compté sans la présence de son ennemi de toujours, Arioul, car chaque fois qu’elle approchait du douar, Arioul se mettait à braire si fort que tous les enfants sortaient avec des bâtons et Aïcha était obligée de partir en vitesse et de se cacher, faute de quoi elle perdait son pouvoir de méchante sorcière. Furieuse, elle décida alors de se venger sur un innocent, le premier qui lui tomberait sous les yeux, et devinez à qui elle s’en prît !

Elle s’en prit à notre ami Bubul, qui était juché sur le dos de sa vache préférée, dans le soleil et la brise, ce qui est plus agréable à vivre qu’un coup de chergui en été. Ces deux-là m’énervent, se dit la sorcière, je vais les séparer, ça leur apprendra à être amis. La vache gardera toutes ses puces, aura des bouffioles (la teigne), elle ira se gratter sur le figuier et toutes les figues tomberont par terre et personne n’en mangera. Quant à Bubul, abracadabra et archouma fissa fissa, je le rends amoureux de la tortue Lalla Fakrouna, il ira sur son dos, n’y trouvera rien à manger, lui racontera des bêtises et l’empêchera de dormir. Archouma, archouma, archouma, et voilà tout le monde est fâché et moi, Aïcha la sorcière, je suis contente, contente d’avoir fait tant de mal !!!

La vache meuglait de douleur et arrêta de donner du lait, suppliant Bubul de revenir. Le marabout du lieu en perdit la tête, parce que ses prières à Allah ne servaient plus à rien. Les femmes se chamaillaient à cause des figues perdues. Les hommes se mirent à fumer du kif et du coquelicot, et ils pétaient au lieu de roter, ce qui est très mal. Bubul complètement maboul, avait ébouriffé ses plumes comme à la saison des amours et piaillait des horreurs à Lalla Fakrouna qui le traitait de ‘Djoun Lahjhor’ (l’autre toi-même est fou), de ‘boujadi’ (moins que rien), de malotru insensé, le tout avec des ‘yawoulli, yawoulli’ (ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu) à vous fendre la carapace.

C’est alors qu’Arioul, qui se doutait bien de quelque chose et avait suivi la sorcière, arriva trottinant avec légèreté, il hocha la tête en rigolant, fit quelques crottes de satisfaction, grignota un bout de chardon et dit ‘… dis donc Bubul, tu n’as pas honte de ta conduite ? Tu n’as donc rien compris ? Tu t’es fait avoir comme un imbécile par cette vilaine folle et tu n’entends même plus cette pauvre Fakrouna qui n’a jamais fait de mal à personne…’. Sur ces mots, il poussa quelques vigoureux ‘Hi-han’, ‘Hi-han’ qui évidemment mirent en fuite Aïcha Kandicha. ‘Tu vois, ajouta-t-il, j’ai de grandes oreilles dont tous les humains se moquent, mais je ne m’en sers pas pour écouter les méchants, tu le sais bien !’

………….. La paix revint alors dans tout le Jbel Zerhoun, Bubul retourna sur sa vache, Fakrouna dit ‘ouf’ et la noce se termina joyeusement par des danses et des chants qui sonnent encore dans mes oreilles ;

 

Moralité : ne vous moquez pas des ânes, ils sont moins bêtes que les humains

 


 

NB1 : ne vous moquez pas non plus du narrateur, il a porté le bonnet d’âne dans sa jeunesse

NB2 : les lieux, personnages et situations évoqués sont authentiques, foi de bourricot, et qu’Aïcha Kandicha me ramasse si je mens

NB3 : ce texte est dédiée à mon amie d’enfance, Marcelle Nedelec-Hickel, dite ‘La Fouille’ pour les intimes des années 1940. Institutrice, elle vit toujours sur cette terre d’accueil et d’élection de nos parents (ndr : à mi-2000)

[1] octogénaire en 2006

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